3 000 professeurs sans élèves : ce que la révolte lycéenne révèle de l’État employeur

par | Décryptages RH, Les signaux faibles

L’État ne manque pas seulement de professeurs. Il ne sait plus les placer.

Jeudi 8 octobre, au journal de 20 heures, le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray a promis d’affecter « entre demain et mardi » 3 000 professeurs remplaçants dans quelque 500 lycées jugés prioritaires. Ces enseignants existent, ils sont payés, mais trois semaines après la rentrée ils n’étaient devant aucun élève, faute d’affectation. Il aura fallu un mouvement lycéen national, des centaines d’établissements bloqués et un bilan humain lourd pour les mettre face à une classe.

Les violences qui ont accompagné ce mouvement ont leurs propres causes, que la justice et les inspections sont en train d’établir, et ne relèvent pas de la gestion des ressources humaines. Le déclencheur, lui, en relève : des cours qui n’ont pas lieu parce qu’il n’y a personne pour les faire.

L’essentiel en trois points

  • Le mouvement est parti mi-septembre d’un lycée de Créteil où les élèves réclamaient des postes pour leurs enseignants. Le 1er octobre, plus de 1 000 lycées sur environ 3 700 étaient touchés.
  • L’annonce des 3 000 remplaçants révèle un problème d’affectation plus que de recrutement : 24 000 lauréats aux concours en 2026, mais 53 % des collèges et lycées sondés par le Snes-FSU privés d’au moins un enseignant à la rentrée.
  • Ce défaut de pilotage n’est pas propre à l’école. Il tient au modèle de gestion de toute la fonction publique d’État : concours national, mouvement au barème, budget en postes, chef d’établissement sans pouvoir RH.

Trois semaines pour passer d’un lycée à tout le pays

Tout part du lycée Saint-Exupéry de Créteil, entre le 18 et le 21 septembre selon les sources. Les élèves s’y mettent en grève par solidarité avec leurs professeurs, pour réclamer des postes. La vidéo d’une interview de huit d’entre eux dépasse le million de vues sur TikTok. Le Val-de-Marne et la Seine-Saint-Denis suivent, puis la journée de grève de la fonction publique du 29 septembre sert d’accélérateur : à partir de là, le nombre de lycées touchés double chaque jour.

Le 1er octobre, le ministère de l’Intérieur recense 1 027 établissements concernés, dont 222 bloqués, et près de 2 000 interpellations dans la journée. Le 6 octobre, les cours sont suspendus en tout ou partie dans 891 établissements, et entre 266 000 manifestants selon l’Intérieur et 450 000 selon les organisateurs défilent dans le pays. Le 8 octobre, quatrième journée nationale, ils sont encore 71 500 selon les autorités.

L’exécutif a été pris de court. Le 28 septembre, le Premier ministre Sébastien Lecornu dénonçait surtout une « surenchère irresponsable » d’élus de La France insoumise. Trois jours plus tard, il réunissait une cellule interministérielle de crise et demandait à ses ministres d’annuler leurs déplacements pour laisser les préfets se consacrer au mouvement. Difficulté supplémentaire : la contestation n’a pas de revendication centrale. Il n’y a pas de réforme à retirer, donc pas de recul simple à offrir.

Des élèves qui défendent les postes de leurs professeurs

Les revendications tournent autour des moyens humains : professeurs absents et non remplacés, personnels manquants, classes chargées, emplois du temps à trous. S’y ajoutent des bâtiments dégradés, la chaleur dans les salles, Parcoursup. Le 5 octobre, l’Union étudiante et l’Union syndicale lycéenne ont publié dix mesures d’urgence, reprises par l’Unef, la Fage et Solidaires étudiant.e.s, parmi lesquelles un plan de rénovation du bâti scolaire.

Pour qui s’occupe de ressources humaines, le point de départ est parlant. À Créteil, ce sont les usagers du service public qui ont porté la revendication des agents. Quand des élèves font grève pour les postes de leurs enseignants, c’est que les remontées par la voie hiérarchique ne produisent plus d’effet.

Combien de professeurs ont rejoint le mouvement ? On ne le sait pas. Aucun taux national de grévistes n’a été publié pour le 6 octobre, journée pour laquelle les syndicats de la FSU du second degré, la CGT Éduc’action et SUD avaient appelé à la grève. Les enseignants de collège et de lycée n’ont pas à se déclarer grévistes à l’avance, et les écarts entre chiffres officiels et syndicaux sont habituels. Le signal le plus net vient d’ailleurs : au lendemain du 6 octobre, le Snes-FSU a appelé ses adhérents à refuser de faire « le SAV d’un gouvernement aux abois ». L’encadrement intermédiaire dont l’État a besoin pour appliquer ses mesures n’est donc pas acquis.

Un bilan lourd, des responsabilités encore à établir

Au 7 octobre, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez faisait état devant les députés de 761 policiers et gendarmes, 215 élèves et 89 personnels de l’Éducation nationale blessés, et de 6 629 interpellations, à 85 % de mineurs environ. Le ministère de la Justice comptait 5 060 gardes à vue et 14 incarcérations au 5 octobre. L’Inspection générale de la police nationale a été saisie 18 fois. Vingt-quatre établissements ont été incendiés ou saccagés.

Certains faits marquent : le hall du lycée Nelson-Mandela incendié à Nantes, des personnels aspergés d’essence à Marseille, un policier en civil frappé à la tête à Belfort, un lycéen de 15 ans amputé d’une main après l’explosion d’une grenade à Lens. Ce dernier drame a conduit le ministre à suspendre l’usage des grenades assourdissantes pendant le mouvement.

Sur l’origine des violences, trois lectures s’opposent. Matignon, citant les services de renseignement, y voit une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l’ultragauche », sans que les éléments de cette analyse aient été rendus publics. Organisations lycéennes et proviseurs décrivent des groupes extérieurs au mouvement. Le Syndicat de la magistrature, la CGT et la Ligue des droits de l’homme dénoncent un usage disproportionné de la force contre des mineurs. S’y ajoute une bataille informationnelle : Paris a convoqué l’ambassadeur d’Iran pour une campagne de désinformation sur le mouvement. À ce stade, aucune de ces lectures n’est établie.

La récupération politique, elle, est certaine, à sept mois de l’élection présidentielle. Jean-Luc Mélenchon a salué une Bastille « reprise ». Marine Le Pen parle d’émeutes encadrées par des députés insoumis. La CGT qualifie de « pyromane » un gouvernement qui annonce en pleine crise des frais d’inscription en BTS et en classe préparatoire. Plus le débat se concentre sur l’ordre public, moins il porte sur ce qui a mis les élèves dans la rue.

Dix jours pour passer de l’ordre public aux mesures RH

La réponse du gouvernement s’est faite en quatre temps. D’abord l’ordre public : requalification en « violences urbaines », consigne de fermeté pénale adressée par le garde des Sceaux aux 36 procureurs généraux, interdictions de rassemblement devant les lycées fermés, cours à distance. Puis le dialogue, avec une plateforme de concertation ouverte jusqu’au 23 octobre, qui a reçu 66 000 contributions en trois jours selon le ministre. Le 4 octobre, une lettre du Premier ministre fixe cinq chantiers (remplacement, bâti, temps scolaire, Parcoursup, démocratie lycéenne), avec un premier bilan le 16 octobre et des décisions chiffrées fin octobre. Enfin, le 8 octobre, les moyens : 3 000 remplaçants affectés, des recrutements au-delà du plafond autorisé pour les recteurs, des « centaines de milliers d’heures » supplémentaires pour les remplacements internes, le tout pour « plusieurs dizaines de millions » d’euros.

Le calendrier budgétaire raconte une autre histoire. Le projet de loi de finances pour 2027, présenté le 1er octobre au plus fort des blocages, gèle le point d’indice et supprime 1 076 postes d’agents de l’État. Il fait suite à 4 000 suppressions de postes d’enseignants à la rentrée 2026, public et privé confondus, justifiées par la baisse du nombre d’élèves.

Le signal faible : des professeurs disponibles, mais pas affectés

À l’échelle d’une Éducation nationale qui emploie plus d’un million de personnes, 3 000 enseignants pèsent peu. Ce qui frappe, c’est qu’il ait fallu une crise nationale pour les mettre devant des élèves.

Cet été, le ministre assurait que la France aurait « assez de professeurs » à la rentrée, avec 24 000 admis aux concours contre 16 000 l’année précédente et une académie de Créteil entièrement pourvue. À la même rentrée, 53 % des collèges et lycées interrogés par le Snes-FSU manquaient d’au moins un enseignant, 61 % dans l’académie de Créteil. C’est là que le mouvement est né. Le vivier de recrutement s’améliore, la capacité à affecter ne suit pas.

Les données sur le remplacement vont dans le même sens. En 2024-2025, 7,5 % des heures de cours du second degré public ont été perdues faute de professeur, jusqu’à 14 % dans les établissements les plus touchés. Une absence de moins de quinze jours sur dix seulement est prise en charge. Les jours d’absence longue non remplacés sont passés de 491 479 en 2018-2019 à 949 493 en 2024-2025. Les titulaires sur zone de remplacement ont perdu plus d’un tiers de leurs effectifs en vingt ans et servent de plus en plus à occuper des postes vacants. Les congés maladie des enseignants absents de longue durée ont progressé de 41 % entre 2018 et 2024.

Dans un rapport de décembre 2025, la Cour des comptes relève que les écarts de remplacement entre académies s’expliquent moins par leur attractivité que par « les moyens et le pilotage ». Le constat n’est pas neuf : il y a une vingtaine d’années, une question parlementaire évoquait déjà l’équivalent de 9 000 remplaçants à temps plein sans classe.

La question utile n’est donc pas de savoir ce que font les services RH. Elle est de savoir qui, dans cette organisation, dispose à la fois de l’information et du pouvoir d’affecter un enseignant dans la semaine. Le proviseur connaît le besoin mais n’a pas la main. Le rectorat a la main mais travaille au calendrier et au barème. Le ministère fixe les plafonds sans voir les classes. Personne ne réunit les deux.

Un modèle pensé pour l’équité, pas pour la réactivité

La gestion des enseignants reprend, à très grande échelle, les principes de la fonction publique d’État. On entre dans un corps par un concours national dont l’État fixe le volume chaque année. L’affectation passe par un mouvement annuel où l’ancienneté et la situation familiale pèsent lourd, si bien que les débutants sont souvent envoyés là où les postes sont les moins demandés. Le budget se pilote en emplois autorisés, pas en heures effectivement assurées. La rémunération repose sur un point d’indice commun à 5,8 millions d’agents publics, gelé à plusieurs reprises. Le chef d’établissement, enfin, ne recrute pas et n’affecte pas ses enseignants.

Ce modèle a une vertu réelle : il protège les agents de l’arbitraire et garantit une égalité de traitement sur tout le territoire. Il en paie le prix en lenteur et en éloignement du terrain. La Cour des comptes le disait en 2013 dans un rapport intitulé « Gérer les enseignants autrement », où elle regrettait déjà le manque de gestion de proximité. En 2017, elle relevait que seules 5 à 20 % des absences de moins de quinze jours étaient remplacées. Les diagnostics se succèdent, le fonctionnement demeure.

L’Éducation nationale, premier employeur de l’État, partage avec les autres ministères le statut, les corps, les concours, le point d’indice et les plafonds d’emplois. Les mêmes difficultés à pourvoir les postes peu attractifs se retrouvent dans la justice, la police ou les préfectures. La comparaison vaut moins pour les fonctions publiques territoriale et hospitalière, où chaque employeur recrute lui-même.

Ce qui bouge déjà

Plusieurs leviers sont engagés, mais ils portent surtout sur le recrutement et la rémunération. L’ouverture des concours dès la licence a fait passer le nombre d’admis de 16 000 à 24 000, sans régler la répartition par discipline et par territoire. Le pacte enseignant est remobilisé pour les remplacements de courte durée, au risque de solliciter encore des équipes déjà sous tension. Les recrutements hors plafond annoncés le 8 octobre traitent l’urgence, sans financement garanti en 2027. Les cinq chantiers du Premier ministre ne touchent pas au modèle de gestion lui-même. Quant au chantier des rémunérations ouvert en janvier par le ministre de la Fonction publique David Amiel, il ne produira rien en 2027, puisque le point reste gelé.

Le précédent projet de réforme de la fonction publique, porté en 2024 par Stanislas Guerini autour de la rémunération au mérite, s’est heurté aux syndicats avant d’être abandonné. Les réformes RH de l’État survivent rarement à un changement de gouvernement.

Pourquoi rien ne se décide

Aucun acteur de cette crise n’agit de manière absurde. C’est l’addition de comportements raisonnables, chacun à sa place, qui produit la non-décision.

Bercy protège la trajectoire de déficit et raisonne en plafonds d’emplois. L’administration centrale de l’Éducation nationale protège l’unité des règles et délègue peu. Les rectorats appliquent le barème et le calendrier, et mobilisent les remplaçants pour combler les postes vacants. Les chefs d’établissement préservent la paix de leurs équipes avec des heures supplémentaires et des arrangements locaux. Les syndicats défendent le statut et l’égalité de traitement, et refusent toute gestion qui ressemblerait à de l’arbitraire local. Les régions, elles aussi contraintes budgétairement, programment leurs travaux sur plusieurs années. Les familles qui le peuvent contournent le problème par le privé ou les cours particuliers. Les autres finissent par voir leurs enfants descendre dans la rue.

Cinq contradictions entretiennent ce blocage :

  • On demande de remplacer chaque heure de cours tout en supprimant des postes, puis on autorise des recrutements hors plafond trois semaines plus tard.
  • On demande aux proviseurs de trouver des solutions sans leur donner la main sur les personnes.
  • On ouvre une concertation avec les lycéens tout en qualifiant leur mouvement de manœuvre politique.
  • On demande aux régions des travaux d’urgence alors que le budget 2027 limite la progression de leurs recettes.
  • On affirme qu’il y a assez de professeurs pendant que des classes n’en ont pas. Les deux sont vrais, parce qu’on ne mesure pas la même chose.

Face à deux consignes incompatibles, un agent public prudent fait ce que les deux tolèrent : le minimum, en attendant que l’une l’emporte. On laisse ainsi pourrir une situation sans jamais l’avoir décidé.

Ce que coûte l’attente

La France n’est pas en faillite : elle continue de se financer sur les marchés. Mais ses marges se réduisent. La dette publique atteindrait 121,7 % du PIB en 2027, la charge des intérêts dépasserait 91 milliards d’euros, et les taux à dix ans approchent 5 %. Le déficit 2026 a été revu à 5,4 % du PIB, pour une cible de 5 % en 2027. En 1990 comme en 1998, des mouvements lycéens avaient déjà arraché des plans d’urgence de plusieurs milliards de francs. Chaque nouveau plan financé dans la précipitation est désormais emprunté plus cher que le précédent.

À court terme, trois issues restent possibles d’ici la Toussaint : un essoufflement si les 3 000 affectations deviennent visibles dans les lycées, une jonction avec d’autres colères (fonction publique, prix des carburants, appel à manifester le 17 octobre), ou la radicalisation d’une minorité, avec des suites judiciaires durables pour des milliers de mineurs.

À moyen terme, si rien ne change dans la manière de gérer, quatre effets sont prévisibles. Une génération retiendra que l’État répond à la rue plutôt qu’aux instances prévues pour l’écouter. Les familles aisées continueront de quitter le public, creusant les inégalités que le statut devait prévenir. Les nouvelles recrues, plus nombreuses mais moins accompagnées, risquent de partir plus vite. Et les mêmes mécanismes d’affectation pourraient produire une crise comparable dans d’autres administrations.

Ce qu’il faudrait oser

Les heures perdues représentent environ deux semaines et demie de cours par élève et par an. Les récupérer demande moins de moyens nouveaux que des décisions d’organisation, chacune avec son prix.

  • Publier chaque mois les heures perdues par établissement. Tout le monde partagerait le même indicateur. Les académies les moins performantes seraient exposées, et la tentation d’arranger les chiffres existerait.
  • Budgéter en heures assurées plutôt qu’en postes. Bercy, le ministère et les familles parleraient enfin de la même chose. C’est une rupture culturelle pour la direction du budget comme pour les syndicats.
  • Gérer les remplaçants au niveau du bassin, avec les chefs d’établissement. Les affectations se feraient en jours plutôt qu’en semaines, à condition de poser des règles transparentes contre l’arbitraire.
  • Rémunérer la difficulté du poste, pas seulement l’ancienneté. Des enseignants expérimentés resteraient là où on en manque. Le coût est certain en période de gel du point, et l’égalité de traitement serait discutée.
  • Programmer le bâti sur plusieurs années avec les régions. On sortirait du cycle crise puis rattrapage, au prix d’engagements que le budget annuel ne garantit pas.
  • Répondre par écrit et dans un délai fixé aux conseils de vie lycéenne. Le canal prévu pour écouter les élèves retrouverait du sens avant la rue. Il faudrait accepter de dire non, et de le justifier.

Ces pistes ont un coût politique, et c’est pour cela qu’elles n’ont pas été prises. Le statu quo a lui aussi un coût, simplement reporté : plans d’urgence, confiance perdue, intérêts de la dette.

La leçon dépasse l’école et le secteur public. Une organisation qui dispose des ressources mais ne sait pas les déployer sans crise n’a pas un problème de moyens. Elle a un problème de décision, et c’est un risque humain à part entière.

Sources

Euronews, 8 octobre 2026 (annonce des 3 000 remplaçants, bilan de l’acte IV) ; Euronews, 1er octobre ; LCP, audition de Laurent Nuñez ; Public Sénat, enquêtes IGPN ; Maire-info ; L’Étudiant, cinq chantiers ; L’Étudiant, heures non remplacées ; Cour des comptes, décembre 2025 ; Snes-FSU ; Journal de l’économie, budget 2027 ; iFRAP.

Crédit image : photo de C Cai sur Unsplash.

Trois questions pour aller plus loin

  • Dans votre organisation, qui dispose à la fois de l’information sur un besoin et du pouvoir d’y affecter quelqu’un dans la semaine ?
  • Vos tableaux de bord RH mesurent-ils des postes pourvus ou le service réellement rendu, et lequel des deux examinez-vous en comité de direction ?
  • Quelle décision différez-vous aujourd’hui en attendant qu’une crise vous oblige à la prendre dans l’urgence, et plus cher ?

Pour poursuivre la lecture : Managers de proximité, le risque RH invisible, Rupture d’approvisionnement aux Antilles.

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