Signal faible n°20 – Le choc du retour : pourquoi rentrer coûte plus cher que partir
On prépare un départ à l’étranger pendant des mois. On prépare un retour en quelques semaines, persuadé qu’il n’y a rien à préparer pour rentrer chez soi. C’est précisément là que se loge le risque.
L’essentiel en trois points
- Le retour d’expatriation déstabilise souvent davantage que le départ, parce qu’il n’est ni anticipé par celui qui rentre ni reconnu par son entourage.
- Il touche rarement une seule personne : le dirigeant qui reprend un poste, le conjoint qui a mis sa carrière de côté, les enfants qui ont grandi ailleurs.
- Il se prépare avant de rentrer. Travailler l’écart entre le retour imaginé et le retour réel en réduit nettement la durée et l’intensité.
Ce que les diplomates savent déjà
Le département d’État américain forme ses diplomates à partir depuis des décennies. Il les prévient aussi du retour, sans détour : le choc de la réinstallation est souvent plus rude que celui de l’arrivée à l’étranger, et la réadaptation peut prendre un an ou plus. Son centre de transition consacre au retour des conseils aussi détaillés qu’au départ : se préparer, dire au revoir à sa vie d’expatrié, réapprendre son propre pays.
Les entreprises, elles, le découvrent souvent trop tard. Les enquêtes sur la mobilité internationale placent depuis longtemps les préoccupations familiales en tête des motifs de refus d’une mission et de retour anticipé. Le conjoint y occupe la première place : dans l’enquête Brookfield, 60 % des conjoints travaillaient avant le départ, et seulement 12 % pendant la mission.
Pourquoi le retour déstabilise davantage que le départ
Personne ne s’y attend. Au départ, l’appréhension prépare au changement. Au retour, on imagine une continuité, et l’on se retrouve à conduire une nouvelle adaptation sans l’avoir prévue.
On n’est plus tout à fait le même. Le séjour a changé le rapport au travail, au temps, aux autres. Le pays d’origine, lui, a continué d’évoluer. Le décalage se creuse des deux côtés à la fois.
On perd quelque chose. Rentrer, c’est quitter une vie, des amitiés, une manière de travailler, parfois une version de soi que l’on aimait. Ce deuil est rarement nommé, ce qui l’empêche d’être traversé.
Le statut et le réseau s’effacent. À l’étranger, l’expatrié occupait souvent une place visible et s’était construit un réseau. Au retour, il repart parfois de zéro sur ces deux plans.
L’entourage ne comprend pas. « Tu dois être content de rentrer » est l’une des phrases les plus souvent rapportées en séance, et l’une des plus difficiles à entendre quand on traverse une vraie confusion.
Ces cinq mécanismes nourrissent ce que la recherche sur la réintégration appelle l’écart des attentes : la distance entre le retour imaginé et le retour vécu. Plus elle est grande, plus le retour est douloureux. Elle se travaille avant de rentrer, beaucoup plus facilement qu’une fois sur place.
Départ et retour : deux niveaux de préparation
| Dimension | Départ à l’étranger | Retour au pays |
| Anticipation | Forte : le changement est attendu | Faible : on imagine une continuité |
| Reconnaissance de l’entourage | Élevée : la difficulté est admise | Faible : on suppose un retour à la normale |
| Accompagnement de l’entreprise | Souvent prévu (formation interculturelle, aide à l’installation) | Rarement prévu |
| Identité | Adaptation consciente à un nouveau contexte | Décalage souvent inaperçu avec un pays qui a changé |
| Réseau | Reconstruction attendue, motivante | Reconstruction subie, vécue comme un recul |
| Durée du malaise | Quelques semaines à quelques mois | Jusqu’à un an ou plus s’il n’est pas nommé |
Un choc qui ne se vit jamais seul
Pour celui qui rentre, la question est d’abord identitaire : qui suis-je ici, maintenant, avec ce que ce séjour a changé en moi ? Pour un dirigeant, elle se double d’une question de poste : le retour au siège ou en France ressemble rarement à une promotion.
Dans le couple, les deux ne rentrent presque jamais au même rythme. L’un a hâte, l’autre fait le deuil de la vie à l’étranger. L’un retrouve vite sa place, l’autre cherche la sienne. Non parlés, ces décalages deviennent des tensions dans les mois qui suivent.
Pour les enfants, le choc peut être plus fort encore. Ceux qui ont grandi entre plusieurs cultures, que l’on appelle parfois les enfants de la troisième culture, ont construit une part de leur identité à l’étranger. Le « pays d’origine » est parfois pour eux un pays étranger.
Ce que le dirigeant peut en tirer
S’il rentre lui-même, il gagne à traiter son retour comme une prise de fonction, et non comme un retour à la normale : observer avant de décider, reconstruire son réseau, laisser du temps à sa famille.
S’il accueille un cadre qui rentre, il accueille un nouvel arrivant. Un poste qui ignore l’expérience acquise à l’étranger, sans accueil ni point d’étape, est le plus sûr moyen de perdre ce que l’organisation a investi dans la mobilité.
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Pour le dirigeant qui rentre Ce qui se négocie avant le retour se négocie rarement après. Avant de fixer la date, obtenez par écrit :
Cette semaine : listez ce que vous avez appris à l’étranger et que vous ne voulez pas perdre. C’est la base de votre discussion avec le siège. |
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Pour le conjoint qui a suivi Vous avez souvent porté l’installation de la famille, parfois au prix de votre propre carrière. Le retour peut raviver cette question, d’autant que l’entourage parle surtout du poste de l’autre.
Cette semaine : dites à votre conjoint ce que vous attendez de ce retour pour vous, et pas seulement pour la famille. |
Préparer le retour : un calendrier simple
- Douze mois avant : en parler à deux, puis avec les enfants. Ouvrir la discussion avec le siège sur le poste.
- Six mois avant : choisir la ville, l’école, le logement. Reprendre contact avec son réseau professionnel. Le conjoint commence ses propres démarches.
- Trois mois avant : organiser les au revoir, aux amis comme aux lieux. Clarifier ce que chacun veut garder de cette vie.
- Le premier mois : observer avant de décider, au travail comme à la maison. Ne rien juger définitivement.
- Trois mois après : faire le point à deux. Si le malaise persiste chez l’un de vous, se faire accompagner.
Cinq questions à se poser à deux
- Pourquoi rentrons-nous, et est-ce la même raison pour chacun de nous ?
- Qu’allons-nous perdre, et comment lui dire au revoir ?
- Qui de nous deux aura le plus à reconstruire, et comment l’autre peut-il l’aider ?
- Comment nos enfants vivent-ils ce retour dans un pays qu’ils connaissent peu ?
- À quel moment nous dirons-nous que ça ne va pas, et vers qui nous tournerons-nous ?
Trois pièges, trois parades
- Croire qu’on rentre chez soi. Parade : préparer le retour avec le même sérieux que le départ, comme une nouvelle expatriation.
- Laisser chacun se débrouiller. Parade : en parler à deux, puis avec les enfants, avant de fixer la date du retour.
- Attendre que ça passe. Parade : se fixer un point d’étape à trois mois et, si le malaise persiste, se faire accompagner.
Et chez vous ?
Combien de vos cadres sont rentrés d’une mobilité ces trois dernières années, et qu’avez-vous prévu pour eux ? Aux Antilles, où beaucoup de cadres reviennent après des années dans l’Hexagone, au Canada ou ailleurs, la question se pose à chaque rentrée.
Nous accompagnons les dirigeants, les couples et les familles dans cette étape : coaching de dirigeants pour la reprise de poste, coaching de couple en expatriation pour les décisions à deux, et, quand c’est utile, un espace plus personnel pour élaborer ce que ce retour réveille.
Pour voir l’ensemble de nos accompagnements avant, pendant et après une mobilité : coaching des expatriés, et notre rubrique Entre deux rives.
Questions fréquentes
Combien de temps dure le choc du retour ?
Il varie selon les personnes. Le Foreign Service Institute du département d’État américain prévient ses diplomates que la réadaptation peut prendre un an ou plus. Un point d’étape à trois mois aide à distinguer un ajustement normal d’une difficulté qui s’installe.
Le choc du retour touche-t-il aussi le conjoint et les enfants ?
Oui, et parfois plus fortement que celui qui reprend un poste. Le conjoint doit reconstruire sa place, souvent sa carrière. Les enfants qui ont grandi à l’étranger peuvent vivre le pays d’origine comme un pays étranger.
Que négocier avec son employeur avant de rentrer ?
Un poste défini par son périmètre et son niveau de décision, une période de recouvrement, la valorisation de l’expérience acquise, la prise en charge du déménagement et de la scolarité, si possible un accompagnement pour le conjoint, et un point d’étape à trois et six mois.
Quand faire appel à un coach pour un retour d’expatriation ?
Idéalement avant le retour, pour travailler l’écart entre le retour imaginé et le retour réel. Après le retour, quand le malaise dure au-delà de quelques mois, quand le couple se tend, ou quand la reprise de poste ne se passe pas comme prévu. Les séances peuvent se tenir en visioconférence, où que vous soyez.
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L’auteur Grégory Canalès est coach de dirigeants et superviseur de coachs professionnels, fondateur de Kix Transformation. Ses articles s’appuient sur des réflexions issues de ses accompagnements d’expatriés et de couples multiculturels, ainsi que sur les réussites et les échecs de son propre parcours international. |
Sources
Département d’État américain, Foreign Service Institute, centre de transition ; IESE, enquête Brookfield sur la mobilité internationale ; David C. Pollock et Ruth E. Van Reken, Third Culture Kids, Nicholas Brealey.
Crédit image : Freepik.
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Trois questions pour aller plus loin
- Dans votre organisation, qui s’occupe d’un cadre qui rentre d’expatriation, et pendant combien de temps ?
- Le poste que vous lui proposez au retour tient-il compte de ce qu’il a appris à l’étranger ?
- Si vous rentrez vous-même, avez-vous parlé du retour à deux, et avec vos enfants, avant d’en fixer la date ?
Pour poursuivre la lecture : Les défis du retour en Guadeloupe après des années d’expatriation, Prendre fonction dans un système qui n’attendait pas votre arrivée, Coaching d’expatriés : les grands motifs de consultation.



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