Signal faible n°17 – Vie chère et pillages : quand la colère frappe ceux qui tiennent le comptoir

par | Décryptages RH, Les signaux faibles

Le 17 octobre, la colère contre la vie chère a frappé des milliers de commerces. Elle est tombée sur des vitrines, des caisses, des guichets, et sur ceux qui travaillaient derrière. Pourquoi sur eux, qui n’ont fixé ni le prix du pétrole ni celui de l’impôt ?

L’essentiel en trois points

  • Les salariés de première ligne subissent deux fois la crise : la hausse des prix, comme tout le monde, puis la violence.
  • La hausse vient d’abord de l’énergie, sous l’effet d’un choc géopolitique et de choix fiscaux qui se discutent. Rien ne permet de l’imputer à ceux qui tiennent les magasins.
  • La colère frappe ce qui est à portée. Les organisations peuvent protéger leurs équipes avant, pendant et après.

« Je ne sais pas comment je vais m’en sortir »

Près de la place de la République, à Paris, un commerçant découvre sa boutique saccagée. Il y avait mis toutes ses économies. « Je ne sais pas comment je vais m’en sortir ni comment je vais vivre avec ma famille », confie-t-il à Brut. Un voisin a lancé une cagnotte. Thierry Cotillard, président d’Intermarché, a résumé ce que beaucoup ont ressenti ce week-end-là : « Derrière les vitrines brisées, il y a des femmes et des hommes. »

Ce jour-là, entre 550 000 manifestants selon le ministère de l’Intérieur et 800 000 selon les organisateurs ont défilé, très majoritairement dans le calme, comme l’a rappelé le maire de Paris. Le soir, des pillages ont touché une quinzaine de villes. Le nombre de commerces atteints varie selon les sources : 1 500 pour la fédération du commerce et de la distribution, environ 2 000 pour le réseau des chambres de commerce, au moins 3 000 pour le gouvernement. Carrefour compte à lui seul une cinquantaine de magasins visés et des dizaines de salariés de franchisés placés en chômage partiel. L’hôtel de ville de Limoges, monument classé, a brûlé. En l’absence de bilan officiel, la Fondation IFRAP, un cercle de réflexion libéral, estime la facture entre 310 millions et 1,1 milliard d’euros.

Les forces de l’ordre ont payé leur part : plus de 600 policiers, gendarmes et pompiers blessés selon le ministre de l’Intérieur, 997 policiers et gendarmes dont 7 grièvement selon un autre décompte repris par l’IFRAP. Une équipe de journalistes d’Euronews a été agressée place de la République.

D’où vient la hausse des prix ?

Avant de comprendre pourquoi la colère a frappé les commerces, il faut regarder ce qui a monté. En septembre, les prix à la consommation ont augmenté de 3,1 % sur un an selon l’Insee, un plus haut depuis janvier 2024. La hausse est très concentrée : l’énergie progresse de 21,3 %, le gazole de 44,1 %, le fioul domestique de 64,6 %. L’alimentation n’augmente que de 1,4 % et les produits manufacturés baissent de 0,3 %. L’inflation sous-jacente, qui écarte les prix les plus volatils, reste à 1,5 %.

La cause première est géopolitique. Le conflit entre les États-Unis et l’Iran a perturbé le détroit d’Ormuz, par où transite environ un cinquième du commerce mondial de pétrole. L’Europe, qui manque de capacités de raffinage de gazole, ressent le choc plus fortement que d’autres. Le jour même des manifestations, un pétrolier a heurté une mine au sud du détroit et le baril de Brent a atteint 109,86 dollars. Nous évoquions dès le mois de mai ce que les équipes commençaient à absorber de cette crise.

S’y ajoutent des choix de l’État. Les taxes représentent un peu moins de la moitié du prix du gazole, 43,9 % fin août : une accise fixée par litre, et une TVA à 20 % qui s’applique aussi à l’accise. Le gouvernement a écarté une baisse générale de ces taxes. « Sur un mois, baisser 20 centimes, c’est un milliard d’euros », a expliqué Emmanuel Macron le 24 septembre, en rappelant que ces recettes financent aussi les collectivités et la protection sociale. L’exécutif a préféré 450 millions d’euros d’aides ciblées, une aide de 100 euros aux « grands rouleurs » modestes depuis le 1er octobre, et le projet d’une « règle d’or » qui reverserait aux ménages le surplus de TVA lié à la hausse.

Les oppositions proposent d’autres voies : une TVA à 5,5 % sur l’énergie pour le Rassemblement national, un plafonnement du carburant à 1,70 euro le litre pour La France insoumise, la suppression des certificats d’économies d’énergie pour Bruno Retailleau. Le gouvernement leur oppose leur coût ou les règles européennes. Ce débat est légitime et appartient aux citoyens.

Ce que les chiffres ne montrent pas, en revanche, c’est une hausse imputable aux magasins ou à ceux qui y travaillent. Le caissier, l’agent de mairie ou la gérante de supérette n’ont fixé ni le prix du baril ni le taux de l’accise.

Pourquoi la colère tombe sur le comptoir

Le premier volet de cette série décrivait un réflexe de survie qui frappe ce qui est à portée. Le 17 octobre en offre une illustration. Ni le détroit d’Ormuz ni Bercy ne sont à portée de main. Une vitrine, une caisse, un guichet de mairie le sont. Pour une foule en colère, ils deviennent le visage du système. Les psychanalystes appellent ce mouvement un déplacement : l’émotion se décharge sur un objet accessible, faute de pouvoir atteindre celui qu’elle vise.

Le phénomène traverse le public et le privé. Le caissier, la conductrice de bus, l’agent d’accueil d’une mairie, le pompier et le policier ont en commun d’être là, en uniforme ou derrière un comptoir, quand la colère passe. Beaucoup vivent eux-mêmes la vie chère qui l’a déclenchée. Pour les forces de l’ordre, ce face-à-face est le cœur du métier, comme nous l’avons décrit dans Tenir la ligne sans la franchir.

Le mécanisme n’explique pas tout. Tout pillage n’est pas une violence de survie : une part relève de l’occasion, de l’entraînement du groupe ou de la simple volonté de s’emparer de biens. Comprendre le déplacement n’excuse aucun de ces actes.

Ce que vivent les équipes ensuite

Les jours qui suivent sont souvent les plus lourds. Revenir sur le lieu où l’on a eu peur, ranger les débris, rouvrir devant des clients dont certains étaient peut-être dans la foule : les organisations sous-estiment ces épreuves. L’INRS rappelle que les salariés en contact avec le public sont parmi les plus exposés aux violences externes, et que les effets psychologiques d’une agression peuvent durer bien après l’incident. Le sentiment d’abandon, quand personne ne prend de nouvelles, aggrave souvent le choc. Le manager de proximité, lui, encaisse à la fois sa propre peur et celle de son équipe, un risque que nous décrivions cet été.

Six repères pour ceux qui encadrent la première ligne

  • Avant. Dire explicitement que chacun a le droit de fermer et de se mettre à l’abri, sans reproche. Aucune marchandise ne vaut un salarié blessé.
  • Avant. Écrire des consignes de repli simples, connues de tous, y compris des intérimaires et des nouveaux arrivants.
  • Pendant. Savoir qui décide de fermer, et lui en donner l’autorité sans attendre l’aval du siège.
  • Après. Prendre des nouvelles de chacun dans les 48 heures, y compris de ceux qui n’étaient pas là.
  • Après. Organiser un retour progressif et un temps de parole, avec un appui extérieur si besoin.
  • Toujours. Soutenir le manager, qui ne peut être un appui pour les autres s’il n’en a pas lui-même.

Ces repères découlent d’une obligation : l’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des salariés (Code du travail, article L4121-1). Ce type d’événement a sa place dans le document unique d’évaluation des risques. Pour les enseignes, c’est l’un des enjeux de l’accompagnement que nous proposons à la grande distribution et à la reprise de fonction après un choc.

Trois pièges, trois parades

  • La désignation : « c’est la faute des casseurs », « c’est la faute du gouvernement », « c’est la faute des enseignes ». La question qui protège : cette explication vise-t-elle un mécanisme ou un groupe ?
  • La bulle : ne retenir que les images qui confirment ce que l’on pensait déjà. La question qui protège : ai-je regardé les chiffres des prix avant de me forger un avis ?
  • L’imaginaire : revivre la scène en boucle et voir une menace dans chaque client. La question qui protège : ce danger est-il réel, probable ou ressenti ?

Et chez vous ?

Aux Antilles, la vie chère a déjà mis la rue en mouvement, en Guadeloupe en 2009 et en Martinique en 2024, avec des commerces fermés, parfois pillés, et des salariés en première ligne. Ces territoires, qui connaissent aussi les ruptures d’approvisionnement, savent que la préparation des équipes compte autant que la réparation des vitrines. Partout ailleurs, trois questions suffisent pour commencer : quels commerces et services de votre territoire sont exposés ? Qui, sur place, connaît les consignes ? Quels relais locaux (mairie, chambre de commerce, forces de l’ordre) peuvent être sollicités avant une journée à risque ?

Le prochain volet observe comment une organisation reproduit en interne, souvent sans le savoir, le même mécanisme de désignation.

Sources

Insee, prix à la consommation de septembre 2026 ; prix-carburant.eu, gazole et Ormuz ; Économie Matin, 19 octobre ; Connaissance des Énergies et AFP, fiscalité des carburants ; déclarations d’Emmanuel Macron et Roland Lescure ; AFP, pillages du 17 octobre ; commerçants après les pillages ; Fondation IFRAP, 20 octobre ; INRS, violences externes ; Code du travail, article L4121-1.

Image d’illustration : photo de Luca Discenza sur Unsplash.

Trois questions pour aller plus loin

  • Vos équipes de première ligne savent-elles qu’elles ont le droit de fermer et de se mettre à l’abri, sans craindre de reproche ?
  • Après un incident, qui prend des nouvelles de chacun dans les 48 heures, et qui prend des nouvelles du manager ?
  • Donnez-vous à vos équipes de quoi comprendre et expliquer la hausse des prix, pour qu’elles n’aient pas à porter seules une colère qui ne les concerne pas ?

Pour poursuivre la lecture : De la rue au bureau, pourquoi nous cherchons tous un coupable, Tenir la ligne sans la franchir, Ormuz brûle, Caracas est sous tutelle, Managers de proximité, le risque RH invisible, Rupture d’approvisionnement aux Antilles.

Recevoir les prochains signaux faibles

Aller au contenu principal